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13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 01:37

Le magazine Expert a désigné personnalité de l’année 2010le “Nouveau Citoyen russe”. Les événements montrent en effet l’émergence d’une nouvelle catégorie d’individus engagés.

13.01.2011 | Expert

 

Cette fois, nous n’avons pas réussi à choisir un individu en particulier pour incarner sans conteste l’esprit de l’année 2010. Pourtant, la tendance qui s’est dégagée l’an dernier est pour nous évidente : il s’agit de la montée en puissance de l’engagement politique et social des gens ordinaires. A ce titre, la vague de manifestations qui a déferlé sur Kaliningrad a marqué significativement le début de l’année. On a assisté à un nouveau type d’action citoyenne, inédit en Russie : outre les revendications sociales habituelles, ces protestations [qui ont débouché sur le limogeage du gouverneur de la région], revêtaient une dynamique particulière puisque, soutenues par le milieu des affaires local, elles visaient à améliorer la situation des entreprises de la région.

Par la suite, ces mouvements allaient s’étendre à tout le pays : les “Partisans” du Primorié (1), le clip du rappeur Noize MC sur l’accident de l’avenue Lénine, diffusé sur Internet (2) et la révolte des “petits seaux bleus” [contre les abus que se permettent les conducteurs de voitures équipées de gyrophares]. Il y eut aussi les manifestations contre la destruction de la forêt de Khimki [au nord de Moscou, pour faire passer l’autoroute Moscou–Saint-Pétersbourg ; le chantier, interrompu cet été, a repris en décembre], l’affaire de Kadachi [début juin, à Moscou, un rassemblement de défenseurs du patrimoine a tenté d’empêcher la destruction d’un quartier historique] et la poursuite de l’épopée de la tour de Gazprom à Saint-Pétersbourg (3). Et puis l’affaire Egor Bytchkov, à Nijni Taguil (4) ; le drame du village de Kouchtchiovskaïa, qui en dit tellement long sur la situation qui règne en province (5). Enfin, les manifestations de juillet à la suite de l’assassinat, à Moscou, de Iouri Volkov, supporter du club de football Spartak, face à l’attitude des forces de l’ordre [qui ont libéré immédiatement deux complices de l’assassin], puis l’explosion de violence en décembre après un meurtre similaire, celui d’Egor Sviridov [pour les mêmes raisons concernant la police (voir “La violence aux portes du Kremlin” dans CI n° 1050)].

Ce qui est frappant, c’est que la montée de l’engagement des citoyens n’est pas dirigée contre l’Etat. Au contraire, ce que les manifestants ont réclamé, à leur façon, c’est le retour de l’Etat sur le terrain. Bytchkov a tenté de se substituer à un Etat défaillant [la politique de soin aux toxicomanes est presque inexistante, alors que le problème est immense], sans s’attaquer à lui en tant que tel, et les supporters l’ont appelé avec force à assumer ses prérogatives. Nous y voyons une attitude nouvelle : de plus en plus de gens se sentent en droit d’exiger que l’Etat s’attelle à ses obligations, ce qui signifie qu’ils considèrent cet Etat comme le leur.

Le citoyen et l’Etat, telle est la rencontre choc qui a marqué 2010. Certains analystes politiques ont remarqué que dans les discours de responsables politiques, au lieu des termes appropriés “citoyen, citoyens”, on entendait de plus en plus : “notre population”. “Nous devons prendre soin de ‘notre population’”, disent-ils. Mais “notre population” n’existe plus, et les dirigeants devront s’habituer au mot “citoyen”. On voit bien d’où vient ce modèle quasi patriarcal que la société russe a accepté durant un temps relativement long. Les gens préféraient s’occuper de leurs affaires, sans comprendre du tout, jusqu’à une période assez récente, à quoi l’Etat pouvait bien leur servir. Cette façon de fonctionner convenait non seulement au pouvoir, mais aussi aux élites, qui préféraient vaquer à leurs occupations, sans avoir à assumer de responsabilités “superflues”. De même, cela satisfaisait beaucoup de monde dans les rangs des forces de l’ordre : tous ceux qui, sous l’aile de la “verticale du pouvoir”, se consacraient à leur propre business. Le manque d’implication civique permettait à cette situation de perdurer. Ironie du sort, le responsable de l’administration la plus décriée [pour son incompétence et sa corruption], le ministère de l’Intérieur, semblait avoir prévu ce qui allait se passer. Dès 2009, le ministre Rachid Nourgaliev fit sensation en annonçant que les citoyens auraient le droit de se défendre contre tout policier qui enfreindrait la loi. En suggérant ainsi aux citoyens de se protéger de la police, il anticipait les événements de 2010.

Cette tendance pourrait-elle déboucher sur une révolution sociale que nous redoutons tous, ayant encore à l’esprit les “conséquences néfastes” de [la révolution bolchevique] de 1917 ? Non, nous ne le pensons pas. Malgré le caractère tragique de la plupart des raisons qui ont poussé les gens à s’engager dans des mouvements protestataires, nous pouvons considérer l’avenir avec optimisme. Les prises de position citoyennes les plus significatives nous paraissent la marque d’une véritable maturité sociale. Les Russes sont prêts à se dresser pour leurs droits, à prendre des risques, mais ils ne veulent pas tout démolir, et sont donc d’accord pour des débats ouverts, des compromis, un travail en commun avec l’Etat. Il semble que nous observions aujourd’hui les premiers fruits véritables de la liberté que nous avons obtenue à la fin des années 1980. Nous voyons s’opérer les premiers changements fondamentaux du tissu social russe. Espérons que l’Etat saura non seulement engager un dialogue de fond avec ces nouveaux citoyens, mais aussi lancer une coopération réelle, afin de bâtir un Etat qui fonctionne bien pour tous.

 

Note :(1) Ces jeunes gens retirés dans la taïga étaient entrés en guerre contre les forces de l’ordre, dénonçant l’arbitraire de la police. Accusés de meurtres, deux d’entre eux ont été tués et quatre arrêtés à l’été 2010. (2) En mars, la Mercedes du vice-président de la compagnie pétrolière Loukoil, engagée sur la voie des véhicules roulant en sens inverse, avait causé la mort de deux femmes. (3) Haute de près de 400 mètres, elle menaçait de défigurer le centre historique de la ville ; le projet semble désormais déplacé à l’extérieur du périmètre classé. (4) Ce partisan de la méthode dure pour sevrer les toxicomanes avait été condamné à trois ans et demi de prison pour traitements inhumains, ce qui avait provoqué la colère de la population. (5) En novembre, dans la région de Krasnodar, dans le sud de la Russie, douze personnes, dont quatre enfants, ont été assassinées dans une maison. L’enquête a révélé qu’il s’agissait d’un règlement de comptes commandité par un parrain local et que les 75 000 habitants de la ville se trouvaient pratiquement sous la coupe de la mafia.

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Published by salzenstein - dans Russie
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