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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 01:21

Le dernier secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), père de la perestroïka qui libéralisa la vie politique et sociale soviétique et déboucha sur la chute de l’URSS, fête ses 80 ans ce 2 mars 2011. A cette occasion, Andreï Kolesnikov, éditorialiste de Gazeta.ru, rappelle que, dans la Russie indépendante de 2011, la perestroïka n'est toujours pas terminée.

02.03.2011 | Andreï Kolesnikov | Gazeta.ru

 

http://www.courrierinternational.com/files/imagecache/article/illustrations/article/2011/03/0203-Mikhail-Gorbatchev-MS.jpgMikhaïl Gorbatchev, le 7 octobre 2010 à Sofia, Bulgarie

 

Mikhaïl Gorbatchev est l'une des rares personnalités libres de Russie. C'est un droit qu'il a mérité. Sa liberté lui vient aussi de son grand âge. Comme l'a dit le poète [Iossif Brodski] à un autre propos, il n'a désormais “nul besoin de flatter, ni d'avoir peur, ni de se hâter”. Gorbatchev n'appartient qu'à lui-même, impossible de le privatiser tout en le nationalisant, comme on l'a fait avec Boris Eltsine (privatisé par Vladimir Poutine et nationalisé par le pouvoir actuel dans son ensemble). Il était donc dans son droit en énonçant ses vérités lors de la conférence de presse qui a précédé, le 21 février, les cérémonies de son 80e anniversaire. Il a trouvé une formulation subtile : “Je […] n'apprécie pas que Poutine réponde toujours qu'ils [Medvedev et lui] se verront et décideront ensemble [qui sera candidat à la présidentielle en 2012]. Pourquoi eux deux ? Ce n'est pas le domaine réservé de Poutine. C'est le problème de la nation entière, c'est une question de choix. Quand Poutine parle ainsi, on croirait qu'il n'y a que lui qui compte, c'est prétentieux. C'est l'arrogance qui m'a perdu, moi aussi.”

Vérité banale. Gorbatchev, comme tous les aînés, dit des choses simples. Et en effet, pourquoi décideraient-ils à notre place qui doit diriger le pays ? Pourquoi nous affirme-t-on que nous ne sommes pas prêts pour la démocratie ? Vingt-deux ans ont passé depuis que Gorbatchev a instauré les premières élections libres, en 1989. “Lorsque nous avons commencé à retransmettre les débats à la télévision, les théâtres se sont vidés, tout le monde passait ses soirées devant son petit écran. Les gens faisaient la queue devant les kiosques à journaux, parce que c'était là que se trouvait la vraie vie. Aujourd'hui, nous avons un parlement, des tribunaux, un président, mais c'est essentiellement une façade. Au parlement, Russie unie a monopolisé le pouvoir.”

On dit que Gorbatchev a détruit l'Union soviétique. En fait, il a désespérément tenté de s'opposer à son effondrement. C'était un communiste, et à ses débuts au pouvoir, il a conservé la rhétorique propre au Parti. Gorbatchev a commencé à modifier le pays, mais il lui a fallu un certain temps avant de s'apercevoir que, parallèlement, le pays l'avait changé. Il a entrouvert les vannes, espérant donner un visage humain au socialisme, mais c'est le barrage entier qui a cédé, en un rien de temps, et il ne restait alors plus qu'à se noyer sous les flots ou à s'efforcer de surfer sur la vague pour avoir l'illusion de diriger ce déferlement. Mais le torrent déchaîné a pris son libérateur de vitesse et l'a entraîné à l'endroit qu'indiquait la main invisible du marché, vers le capitalisme. En décembre 1987, le journaliste américain Eugene Methvin parlait déjà du “dilemme de Gorbatchev” : la glasnost [transparence] émanait du sommet de l'Etat, mais elle avait fait trembler son pouvoir. Cette politique pouvait être poursuivie ou interrompue. Y mettre un terme signifiait la fin de la perestroïka, la “laisser vivre” allait porter un coup fatal au pouvoir du PCUS. Dès cette époque, c'était manifeste.

On l'a oublié, mais Gorbatchev aurait pu n'être qu'un secrétaire général de plus dans une série ininterrompue d'hommes en toques et manteaux gris. Il aurait pu rester en place jusqu'au bout, en préservant la pureté du seul enseignement valable [celui de Lénine]. Mais il a sincèrement voulu faire évoluer un pays qui ne pouvait déjà plus évoluer. Il ne pouvait qu'être “reformaté” et reconstruit. Il n'a pas pu se résoudre à cette réalité, et c'est ainsi qu'un autre dirigeant [Eltsine, à partir de 1991] a entrepris de bâtir un nouvel Etat sur les ruines du communisme. Cet homme était lui aussi la chair de la chair du Parti communiste, lui aussi ancien premier secrétaire d'une vaste région [Stavropol, dans le sud de la Russie, pour Gorbatchev, et Sverdlovsk, dans l'Oural, pour Eltsine].

Gorbatchev avait entrepris de faire évoluer la conscience d'une immense nation. Celle-ci a doucement commencé à retrouver sa mémoire historique. Pas à pas, comme un être dont le cerveau souffre d'un hématome qui se résorbe graduellement. Les changements politiques ont ainsi été très progressifs, et la réforme de l'économie très hésitante, embourbée dans le “socialisme de marché” et le khozraschtchiot ["autonomie comptable", notion créée pour éviter de parler abruptement de privatisation ou de rentabilité]. Mais, à l'époque, nous nous aimions beaucoup plus que maintenant. Enthousiastes, influents, nous exercions un poids réel sur les décisions politiques, même s'il avait fallu attendre 1988 pour voir les hommes en toques chassés du Bureau politique, et nous lisions énormément, avec avidité.

Gorbatchev a bouleversé la carte du monde. Les rééquilibrages géopolitiques ne se terminent qu'en ce moment, et ce n'est que maintenant que la perestroïka arrive à son terme. Tous les peuples de la planète lui sont reconnaissants de ces changements. Tous, sauf les Russes. Qui ne semblent pas encore avoir appris à être des Russes, mais ne savent déjà plus ce que c'était que d'être des Soviétiques. Ils ont donc eu besoin d'un “père”, de quelqu'un qui leur montre comment vivre. Les Russes n'aiment pas Gorbatchev, mais ils aiment Staline. Alors que c'est bel et bien Gorbatchev qui leur a donné accès au monde. La liberté de voyager est sans doute la dernière à laquelle nous tenons, et sur laquelle nous refuserons de céder. Mais la croirions-nous tombée du ciel ? Cette liberté aussi, c'est à Gorbatchev que nous la devons.

Son allocution télévisée quand il quitta le pouvoir [en décembre 1991] est un document d'une grande profondeur. Et d'une grande tristesse. “La société a obtenu la liberté, elle s'est libérée de ses chaînes politiques et morales. C'est la plus importante des conquêtes, et nous n'en avons pas encore pris totalement conscience, parce que nous n'avons pas encore appris à profiter de la liberté.” C'est vrai, nous ne savons toujours pas quoi en faire. Mais peut-être que cela viendra. La perestroïka n'est pas encore vraiment terminée. Nous ne nous en sommes simplement pas rendu compte.

Qu'est-ce qui distingue un homme politique qui entre dans l'Histoire d'un homme politique qui s'y empêtre ? La stature. Une autre citation tirée de la conférence de presse de Gorbatchev, hier, lorsqu'il a évoqué [l’ex-PDG de Ioukos maintenu en prison juqu'en 2017 à l’issue d’un second procès] Mikhaïl Khodorkovski : “Dans cette affaire, beaucoup de choses me chiffonnent. Si les accusés ont effectivement fait couler le sang, ils doivent en répondre. Sinon, leur détention a assez duré. Je me souviens de la manière dont cela a commencé, des répliques échangées par Mikhaïl Khodorkovski et Vladimir Vladimirovitch Poutine. Moi aussi, on m'a fait beaucoup de remarques désagréables. Dans tout ce qu'on dit ou qu'on écrit sur moi, il y a 70 % de choses qui ne me plaisent pas. Imaginez ce que ce serait si je voulais me venger à chaque fois.” Eltsine et Gorbatchev n'étaient pas rancuniers. C'est ce qui a fait d'eux des hommes d'envergure, des hommes libres. Si nous ne les aimons pas, c'est parce que nos propres esprits ne sont pas libres.

 

Source: Le courrier international.

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Published by salzenstein - dans Russie
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