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  • : Le blog de Patrice Salzenstein
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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 02:12

Oleg Smoline est aveugle de naissance. Ce qui ne l’a pas empêché de devenir docteur en sciences et parlementaire depuis 1990. Rencontre dans son bureau de la Douma d’État entre les notes en braille et le piano dont il joue parfois le soir pour se délasser.

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Oleg Smoline : Je suis né dans un village du Kazakhstan du nord, de parents professeurs. J’ai été élevé par une babouchka analphabète mais qui, d’une certaine manière, était une femme très cultivée sans parler du fait, bien sûr, qu’elle adorait son petit-fils. Mes deux grands-pères ont un peu souffert dans les années trente… Mes amis étaient Ukrainiens, Kazakhs ou Allemands et jamais personne n’a eu l’idée de se demander qui était le chef. Malgré tout ce que l’on peut dire sur la période soviétique, j’affirme que l’éducation sans nationalité donnait des résultats positifs.

« Enfant, j’ai vu les arbres, les fleurs mais je n’ai jamais distingué les visages des gens »

LCDR : Êtes-vous aveugle de naissance ?

O.S. : Oui. Ou presque. J’ai discerné pendant quelques temps les couleurs, les formes, je pouvais lire les grands titres dans un journal. J’ai vu les arbres, les fleurs mais je n’ai jamais distingué les visages des gens. On m’a amené voir beaucoup de médecins à Omsk, Alma Aty, Odessa mais ils ont tous dit qu’il n’y aurait pas d’amélioration possible. Il y en a même eu un à Omsk qui a expliqué à ma mère que je souffrais de déficience mentale et a ajouté : « Pourquoi s’occuper de lui ? ». Ma mère voulait retourner le voir quand je suis devenu docteur en sciences puis député à la Douma.

LCDR : Que ressentiez-vous des gens ?

O.S. : Quand j’étais enfant, je sentais immédiatement si les voix étaient agréables ou pas, bonnes ou méchantes, jeunes ou vieilles. J’ai peut-être la même perception aujourd’hui mais elle s’est affinée, j’entends si la personne est sincère ou pas, j’entends la perception par la personne de son âge : des adultes qui se perçoivent comme jeunes ont des voix jeunes. Nous avions, par exemple, une enseignante de physique dont nous percevions l’énergie vitale et la jeunesse dans son attitude envers les enfants mais qui avait déjà trente-sept ans.

LCDR : Comment pensez-vous que votre cécité a influencé votre sensibilité ?

O.S. : Quand j’étais petit, j’étais sensible au moindre échec, à la moindre erreur. La cécité n’affectait pas, par contre, ma communication avec les autres, j’avais des amis dans le village ou à l’école. J’ai toujours pensé que j’avais un caractère doux, voire mou mais, une fois adulte, j’ai découvert que le caractère, on peut l’éduquer lui aussi. J’ai aussi découvert que ça ne servait à rien de vouloir être le plus grand et le plus fort…

LCDR : Comment êtes-vous entré en politique ?

O.S. : Au moment de la Perestroïka, j’étais professeur à l’Institut pédagogique d’Omsk et faisais partie de différents clubs politiques. C’est le directeur de l’Institut qui m’a demandé d’être leur candidat au parlement russe. J’avais pensé auparavant à une carrière dans la musique, la physique, la philosophie mais jamais à une carrière politique. Nous étions en mars 1990. C’était une période pré-révolutionnaire : les représentants de l’ancien pouvoir cherchaient des poux à tout le monde. Personne ne souhaitait voter pour eux et l’époque produisait des miracles : un simple candidat d’un Institut comme moi a pu par exemple remporter les élections contre le gouverneur en place  [le président du comité exécutif régional de l’époque, ndlr].

« La Russie a besoin d’un tournant à gauche »

LCDR : Et depuis, toujours parlementaire ?

O.S. : Toujours. D’abord député populaire puis membre du Conseil de la Fédération puis trois fois élu à la Douma d’État puis, la dernière fois, sur la liste du parti communiste de Moscou. Je ne suis d’aucun parti mais je suis persuadé que la Russie moderne a besoin d’un tournant à gauche. En fait, ce que nous publiions au nom de la plateforme des démocrates socialistes en 1990 est toujours vrai.

LCDR : Quels sont vos chevaux de bataille en politique ?

O.S. : J’en ai deux, l’éducation et la protection sociale et notamment,
mais pas seulement, la protection sociale des infirmes. J’ai déposé plus de cent vingt projets de loi sur ces sujets.

« La Russie survit à une catastrophe intellectuelle »

LCDR : Que pensez-vous de la situation de l’éducation en Russie ?

O.S. : La Russie survit à une catastrophe intellectuelle. Elle a commencé plus tard que les autres catastrophes, économique, financière, technologique, sociale, morale, démocratique et géopolitique, mais actuellement elle s’approfondit.

LCDR : Quels  indicateurs du niveau de l’éducation vous semblent particulièrement probants ?

O.S. : Du temps de l’Union Soviétique, les gens lisaient beaucoup. Aujourd’hui on publie trois à quatre fois moins de livres en Russie que dans les États sociaux européens et les Russes lisent trois à quatre fois moins que dans ces pays. Nous avons eu, au cours de la période soviétique, les trois générations les mieux instruites au monde ; aujourd’hui nous occupons, d’après l’ONU, la 54e place mondiale en matière d’éducation. Prenez encore l’Université de Moscou : il a été établi que la qualité des devoirs présentés par les candidats aux examens d’entrée y a baissé de moitié en dix ans. La Banque mondiale notait que la Russie était au-dessus de la moyenne des pays développés pour l’enseignement des mathématiques et des sciences naturelles avant 2007 : depuis, le pays est passé en dessous de cette moyenne. Ce n’est pas un hasard, vous savez, si dans les sondages de popularité des ministres, celui de l’éducation arrive au dernier rang. Enfin, il ressort d’études internationales comparatives que, si notre enseignement primaire est de bonne qualité et nous place dans le groupe des premiers pays, notre enseignement secondaire nous fait figurer dans le troisième groupe des pays les plus faibles avec, comme voisins, les États-Unis…

« Si mon pays veut un avenir, il faut investir dans les hautes technologies, les sciences, la culture »

LCDR : Quelle conclusion en tirez-vous ?

O.S. : La stratégie de la grande puissance énergétique est condamnée et si mon pays veut un avenir, il faut investir dans les hautes technologies, les sciences et la culture.

LCDR : Quel est votre diagnostic sur le niveau de protection sociale russe ?

O.S. : Vous savez que selon les Nations Unies, l’indice clef du développement d’un pays n’est pas son PIB mais son indice de développement humain. Nous étions à la 34e place mondiale en 1992, à la 54e à la fin des années 1990, et à la 65e en 2008 malgré les années de grâce du gaz et du pétrole…

LCDR : Pour quelle raison ?

O.S. : Pour une raison simple et essentielle : l’argent n’a jamais été investi dans l’homme. Je vais vous donner un exemple. Devant la modicité du budget de la Santé, on demanda à l’ex-ministre de la Santé, Zourabov : « Pensez-vous vraiment que ce budget permette aux gens de vivre normalement ? » Et il répondit : « Pour des hommes qui vivent jusqu’à 59 ans, oui, c’est un bon budget »…

LCDR : Là encore, quels sont les chiffres qui vous semblent particulièrement parlants ?

O.S. : Les infirmes représentent 10% de la population en Russie. Il ne faut pas faire de la « charité », il faut investir dans le potentiel humain. Je vais vous donner un autre exemple, la Société des aveugles du temps de l’Union Soviétique était dans une situation florissante :
elle employait 52 000 infirmes dont les salaires et les retraites étaient de 2 à 4 fois supérieurs au salaire moyen ; aujourd’hui, seules 11 000 personnes y travaillent, et pour un salaire trois fois inférieur à la moyenne. Il ne faut pas simplement une réforme, il faut se préoccuper de l’emploi des infirmes, de leur retraite, toucher à la loi fiscale, à la loi sur l’éducation… Il y a beaucoup de gens infirmes mais éduqués et qui sont au chômage, c’est du gâchis.

« Un homme politique doit avoir un plan précis et une main dure. Gorbatchev n’avait ni l’un ni l’autre »

LCDR : Vous avez effectué une très longue carrière politique pendant laquelle vous avez fréquenté
Gorbatchev, Elstine, Poutine ou Medvedev. Parlez-nous d’eux.

O.S. : Gorbatchev humainement était sympathique mais il a mené une politique sans gouvernail qui a conduit à la situation actuelle. Un homme politique doit avoir un plan précis et une main dure. Gorbatchev n’avait ni l’un ni l’autre.

« Elstine était un politique dans le pire sens du terme »

LCDR : Elstine ?

O.S. : Eltsine était un homme fort, un vrai politique dans le pire sens du terme. Il voulait le pouvoir et était prêt à tout pour le conquérir et le conserver. Au lieu de s’allier avec Gorbatchev pour sauver l’État, Elstine a déclaré la souveraineté de la Russie. Jusqu’à présent, de nombreux Russes considèrent le 12 juin comme le jour de l’Indépendance : c’est de la folie pure ! L’idée, c’est que la Russie était « occupée » sous les princes, sous les tsars puis sous les Soviets, et n’aurait conquis son
« indépendance » que le 12 juin 1990. En réalité, c’est de nous-mêmes que nous nous sommes détachés alors. En particulier du tiers de nos territoires et de 30 millions de Russes ! Elstine fut le destructeur de son propre pays. Je ne suis pas d’accord avec tout ce que Poutine dit mais j’approuve quand il déclare que la fin de l’URSS fut une catastrophe géopolitique majeure.

« Poutine est doué mais il a créé un système qui, s’il n’est pas réformé, court à la catastrophe »

LCDR : Enfin Poutine et Medvedev ?

O.S. : Poutine est doué, il a beaucoup grandi depuis ses premiers pas en politique mais il a créé un système qui, s’il ne change pas, entraînera une nouvelle catastrophe. Nous occupons la 154ème place mondiale en matière de corruption, nous occupons la première place au monde pour les orphelins sociaux, la consommation de drogues dures, l’alcool, le suicide et tout ça résulte de la politique menée depuis dix ans. Medvedev est faible et humainement plus sincère. Mais tous deux ont créé un système fondé sur l’énergie et non sur l’humain et qui, s’il perdure, nous fera devenir un simple appendice de l’Europe, voire de la Chine, que nous nous contenterons de fournir en hydrocarbures. Il n’est d’ailleurs pas exclu que nous perdions encore une partie de la Russie.

LCDR : Qui selon vous peut assurer ce changement de système ?

O.S. : Ni Poutine, ni Medvedev, ça pourrait seulement être fait par un bloc de gauche qui en finirait avec cette société matérialiste.

« Je regrette le pays où je suis né. C’était un grand pays

LCDR : Des regrets ?

O.S. : Je regrette le pays où je suis né, c’était un grand pays…

Propos recueillis par JEAN-FÉLIX DE LA VILLE BAUGÉ

 

Source: Le Courrier de Russie.

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Published by salzenstein - dans Russie
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