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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 02:09

Nicolas Mégrelis est arrivé en Russie en 1993, à 23 ans. Il a survécu à deux crises économiques et bâti les deux chaînes de magasins Dlia doucha i douchi et Au nom de la Rose. Il explique au Courrier de Russie les effets bénéfiques des crises financières et la sagesse du patriotisme russe.

Le Courrier de Russie : Quelle était votre vie, avant Moscou ?

Nicolas Megrelis : J’ai suivi une formation en école d’ingénieurs à Paris, que j’ai complétée par un Master aux Etats-Unis dans une université de Caroline du Nord… j’ai tenu là-bas six ou sept mois, puis je suis arrivé en Russie.

LCDR : Pourquoi « tenu » ?

N. M. : C’était le sud de l’Amérique, c’est assez vieux, et emmerdant. Mon père avait quelques contacts en Russie pendant la perestroïka, il avait conseillé certains politiciens influents. Il m’a dit : « Si tu t’embêtes à ce point, viens ouvrir une représentation à Moscou ! » Je suis rentré en France, j’ai pris trois semaines de cours de russe intensifs chez Berlitz à Paris, et je suis arrivé en Russie en septembre 1993. Un mois après éclatait ce que l’on a appelé Octobre Noir [crise constitutionnelle russe sous Eltsine, ndlr] : des chars circulaient en ville et on tirait sur la Maison blanche [résidence du parlement à l’époque, ndlr]. Le gouvernement a changé. Et j’ai pu dire au revoir aux contacts de mon père…

LCDR : Vous n’avez pas eu envie de repartir ?

N. M. : Non, c’était marrant… enfin, impressionnant. Ça changeait de la France ou des États-Unis : la vie y est trop douce.

LCDR : Trop douce… cela vous gêne ?

N. M. : Oui. Moi, j’aime les grandes métropoles avec beaucoup de béton, j’ai besoin de voir des gens en permanence, sinon j’ai l’impression de mourir à petit feu. Moscou, c’est excitant, je ne pourrais pas vivre autrement.

LCDR : Et ensuite ?

N. M. : Je suis devenu entrepreneur en 94. Comme c’était un peu le Far West à l’époque, j’ai importé beaucoup d’alimentation, pendant environ deux ans : chocolat, gâteaux, etc… Le pays manquait de tout. Ensuite, j’ai récupéré la boutique de parfums et cosmétiques Nina Ricci. La marque avait prévu d’ouvrir un magasin en bas de la Tverskaïa, mais le building a été privatisé le jour de l’ouverture. Le groupe Ricci a demandé à mon père de réclamer une compensation à la mairie de Moscou et, au bout d’un an de procès, nous avons gagné le droit de disposer gratuitement d’une boutique pendant cinq années, dont je me suis occupé. La marque était importante alors, même si maintenant elle ne représente plus grand-chose par rapport à Dior ou Chanel. Mais à l’époque, nous avions réussi à ouvrir près de 200 points de vente.

LCDR : Comment est né Dlia Doucha i Douchi1?

N. M. : À 25 ans, je voulais grossir mon portefeuille de marques, mais je n’ai jamais réussi à attirer d’autres sociétés comme Bodyshop ou L’Occitane. Ensuite, il y a eu la crise de 98 : notre chiffre d’affaires a été divisé par dix et nous avons presque fait faillite. Nous avons dû passer de vingt collaborateurs à cinq ou six, à 200 $ par mois.

J’ai réfléchi, et je me suis dit qu’avec la conjoncture, il n’était plus possible de vendre des produits de luxe à 15 ou 20 $ le soin. De plus, je m’intéressais déjà à l’époque à la cosmétique naturelle. Alors j’ai rassemblé une vingtaine de producteurs après un petit tour du monde, pour ouvrir en mai 99 le premier Dlia Doucha i Douchi, sur Tchistye Proudy. Ça a marché immédiatement. En un an, nous avions déjà plusieurs boutiques à Moscou, dont une au GOUM. Au bout de cinq ans, on avait 200 magasins ! Mais au cours des dix dernières années, beaucoup de concurrents sont arrivés, puis la crise nous a laminés : nous avons fermé quelques points de vente. J’ai ouvert six franchises du chocolatier Jeff de Bruges, mais ça n’a pas fonctionné. En outre, nous avons 15 franchises du magasin Au nom de la Rose.

LCDR : Comment expliquer le succès de Dlia Doucha i Douchi ?

N. M. : Nous étions les premiers : au bon endroit, au bon moment, comme on dit, avec un peu de chance en plus. En même temps, plus j’y pense et plus je me dis qu’il aurait mieux valu arriver les deuxièmes sur le marché : cela permet d’apprendre des erreurs des autres. Le premier arrivé a souvent tendance à bien se planter, et le deuxième récupère les restes !

LCDR : Comment avez-vous vécu et supporté la crise ?

N. M. : On était tous très abattus. J’ai perdu énormément d’argent, ça m’a mis à plat. Mais on a parfois besoin d’un coup de pied au cul : j’en ai eu un en 98, un en 2008, j’attends 2018… mais j’ai peur, avec l’âge, de moins bien me relever, même si je ferai plus gaffe ! On pense toujours aux éventuels obstacles futurs, mais les crises, ça permet de repenser aux bons moments, de ne pas se lamenter en permanence. Il faut juste ne pas perdre confiance en soi : aujourd’hui, nous repartons de zéro, et je dois reconstruire entièrement Dlia Doucha i Douchi.

LCDR : Comment décririez-vous « votre » Moscou ?

N. M. : Ces dernières années, les choses ont beaucoup changé pour moi, car je suis marié avec quatre enfants… il y a quinze ans, c’était plus marrant, il y avait plus de fêtes ! Mais, à partir d’un certain âge, on évolue. On remplace banya-vodka par datcha-chachliks2 !

LCDR : Vous avez une datcha ici, en Russie ?

N. M. : Oh non, il faut s’en occuper… une maison, c’est emmerdant : il faut entretenir le jardin ! Un appartement suffit amplement. C’est assez difficile comme ça dans le travail : j’ai décidé de limiter au maximum le risque d’exposition aux problèmes dans la vie hors boulot !

LCDR : Et votre femme, elle est russe ?

N. M. : Elle est Américaine, de Long Island, mais je l’ai rencontrée ici.

LCDR : Vous n’avez pas tout rejeté de l’Amérique alors…

N. M. : Non, mais vous savez, finalement, elle est 100% russe. Son père est prêtre orthodoxe à New York, et ses grands-parents étaient des Russes blancs ayant émigré en 1925. Il n’est pas rare que la deuxième génération d’émigrés revienne aux sources, c’est même le cas de beaucoup d’Américains comme ma femme, d’origine russe. Nous nous sommes mariés en France, et j’avais mon pasteur à côté de moi, car moi, je suis protestant ! J’ai des origines grecques et géorgiennes : mon grand-père était un Grec pontique, il a été évacué depuis la mer Noire vers Marseille et s’est ensuite converti au protestantisme pour rompre avec ses origines et s’intégrer plus facilement. Ici, à Moscou, j’emmène mes enfants au temple protestant le dimanche.

LCDR : Et vous travaillez toujours avec votre père ?

N. M. : Vous savez, il y a toujours une rivalité père-fils, et il faut un jour tuer le père ! Mais oui, ça nous arrive encore de travailler ensemble, dans le domaine de la pétrochimie, quelques jours par mois.

LCDR : Comment ça se passe au travail avec les Russes ?

N. M. : Je ne sais pas, parce que je n’ai travaillé qu’en Russie, c’est ici que j’ai eu mon premier emploi. Finalement, c’est ça mon problème : je ne peux pas comparer. J’ai passé la moitié de ma vie ici. Mais j’imagine que dans tous les pays, il y a des bonnes et des mauvaises personnes, que ce soit dans le Minnesota ou au fin fond de l’Ardèche. Je n’ai aucun a priori sur les gens ou sur la façon de travailler. C’est vrai que la bureaucratie ici est extrêmement lourde, mais je n’ai connu que ça !

LCDR : Vous ne vous êtes jamais lassé, la France ne vous manque pas ?

N. M : Non. Vous savez, quand j’ai mes amis américains ou français au téléphone, ils ne sont pas très joyeux, ça ne donne pas envie.

LCDR : Parce qu’ici les gens sont plus joyeux ?

N. M. : Non pas vraiment, mais est-ce que c’est plus facile en Chine ou ailleurs ? Je pense que ce n’est pas vraiment une histoire de se sentir mieux ici ou là, mais d’être libre d’être là où on veut. On idéalise toujours : soit l’endroit où on se trouve, soit un ailleurs. Moi, je ne suis pas certain d’avoir envie d’être ailleurs, même si beaucoup d’endroits m’attirent. Je pense que je pourrais être bien partout.

LCDR : Quels changements souhaiteriez-vous voir advenir, ici ?

N. M. : La Russie évolue extrêmement lentement. Elle ne fait pas réellement partie du BRIC3, c’est un pays à part, on prend son temps. L’année prochaine, que ce soit Poutine, Medvedev ou un autre, ça ne va pas beaucoup changer : il y aura toujours la présence de nombreux pouvoirs verticaux. Il manque au changement une relève éduquée et dynamique : il faudra attendre encore au moins une génération pour que ça bouge.

LCDR : C’est-à-dire ?

N. M. : Regardez, entre 93 et 98, toute la Russie était par terre. Beaucoup d’argent est arrivé d’Amérique pour reconstruire des pans entiers de l’industrie. Et que s’est-il passé ? La Russie a été redistribuée aux Russes, même si les étrangers étaient prêts à payer pour fabriquer une démocratie, redresser le pays. Les Russes ont pris beaucoup de temps pour se remettre en marche, mais au final ils veulent rester entre eux.

LCDR : Pourquoi ?

N. M. : Parce qu’ils ne veulent pas dilapider leur pays, et malgré tout, il y a là-dedans une grande sagesse, issue du patriotisme, et qui manque dans beaucoup de pays du monde. On pourrait évoquer les problèmes démocratiques, mais moi j’admire ce peuple qui n’a pas éparpillé toutes ses ressources. Avec beaucoup de brusquerie certes, mais avec raison.

LCDR : Qu’en est-il du système économique ?

N. M. : L’empire industriel est resté très soviétique. Les usines de 10 000 personnes sont gérées comme des petites PME françaises de 50 employés : le patron prend toutes les décisions, connaît tout le monde, agit en patriarche. Ce paternalisme est très fort en régions, le directeur y est comme un père, adoré de tout le monde, comme c’était le cas en France après la seconde guerre mondiale. Ça se ressent dans les relations professionnelles Moscou-province. Mais les héritiers de ces chefs d’entreprise à la mentalité encore soviétique sont des générations gâtées, des branleurs qui ne pensent qu’à claquer du fric ! Alors comment s’y prendront-ils pour développer leurs industries dans l’avenir, j’attends de voir…

En France, ce système est aussi présent dans de petites entreprises familiales en province, mais ça n’a pas le même impact : on ne parle pas de l’emploi de 10 000 personnes.

LCDR : Qu’est-ce que les Russes vous ont appris ?

N. M. : Il faut être très calme ici. Les Russes sont assez spécifiques… comme quand vous allez voir une cardiologue et qu’elle vous dit « oh mais vous n’aurez jamais de problème de cœur si vous mangez deux noix chaque matin ! ». Ils vous racontent parfois l’histoire de leur famille, et ils portent un tel poids… La tragédie grecque devrait s’appeler la tragédie russe ! La vie russe est une vie de drames, et j’espère qu’ils vont arrêter de souffrir. Ce que j’aime aussi chez eux, c’est que ce sont de grands enfants, ils ont le sens de la fête… jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de la vie, sans penser au lendemain.

1 Jeu de mots signifiant « pour la douche et pour l’esprit ». Chaîne de magasins de soins cosmétiques pour le bain et le banya.

2 Les banyas sont les bains russes, les chachliks des brochettes de viande cuites au feu de bois ou au barbecue.

3 Groupe de pays formé par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, considérés comme des puissances émergentes.

Propos recueillis par NINA FASCIAUX

 

Source: Le Courrier de Russie.

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Published by salzenstein - dans Russie
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