Le problème du peak oil (pic pétrolier) est un sujet qui me passionne déjà depuis longtemps (les acteurs économiques ainsi que les politique concernés planchent déjà sur le sujet depuis quelques années en toute discrétion, on commence seulement à voir des articles auprès du grand public récemment, avec la Une du Monde daté du 25 mai 2008 par exemple (mais seulement 3 articles dans Le Monde en 2007 sur un problème qui constitue pourtant un casse-tête majeur de l'économie mondiale). Je suis convaincu au vu de l'analyse des chiffres et de nombreuses discussions, que 2007 restera dans les annales comme l'année du peak oil (après on peut chipoter à une ou deux années près, cela ne modifie pas la donne).

Concrètement les coûts énergétiques (autant que financiers) d'exploitation du pétrole sont de plus en plus élevés (c'est pourquoi l'exploitation du pétrole deviendra prohibitive à un horizon bien plus court que ne le permettent les réserves de pétrole), la demande augmente alors que les capacités de production stagnent et vont même déjà baisser dans les prochains mois. Ainsi, c'est révélateur, le président de Lukoil, 1er pétrolier russe - 2e pays au monde en terme de réserves de pétrole - a annoncé avoir atteint le max l'an dernier (quand c'est le cas depuis longtemps pour d'autres zones - comme la mer du Nord). Les pays du golfe pourraient être contraints d'abandonner certaines méthodes comme l'extraction de pétrole par injection de gaz. Les réserves des pays du golfe sot revues à la baisse. Les nouveaux gisements découverts sont techniquement plus difficiles à exploiter - i.e. les gisements par -7000m de fond au large du Brésil. Les investissements nécessaires sont importants. Le prix du baril va vraissemblablement atteindre les 200 dollars dans les 6-24 mois et les 300 dollars dans les 3-4 ans. Ensuite la situation sera nettement dégradée car les conséquences sur les populations imposeront des évolutions de mode de vie ou de mentalités.

Lorsque j'évoque une crise importante étalée sur une vingtaine d'années à partir de 2020* environ, cette vingtaine d'année est avant tout le temps nécessaire à l'adaptation du système industriel aux défis technologiques posés par la disparition de la ressource pétrole (puis du gaz avec un décalage de 10-12 ans environ sur le pétrole). L'échéance est déjà à court terme (12-15 ans avant cette crise inédite, ce n'est pas demain, c'est après-demain, et ça aura beaucoup de conséquences concrètes sur la vie de tout un chacun). Auparavant, et on en voit les prémices actuellement, le système subit une successions de crises d'abord financières (puisque le temps est très rapide pour les transactions), puis économique (le temps relatif au cycles de production et aux échanges commerciaux), et géopolitique, politique et sociale, puisque l'économie fusse-t-elle financiarisée à outrance, ne peut être déconnectée du monde réel.

Il me semble que le système capitaliste a intrinsèquement la ressource de diminuer les conséquences à très court terme, par une recherche de stabilisation des marchés, par l'intervention des banques centrales, par un rôle accru des états pour maintenir la rentabilité du loyer de l'argent. Il en va de la logique financière de notre système. Il y aura certainement une succession de crachs boursiers, avec la mise à niveau de la bulle spéculative plus en rapport avec l'état réel de l'économie. Mais il y aura une difficulté de taille, comment concilier une logique de la recherche de profit spéculatifs avec une économie en récession? Comment le système pourra-t-il s'ajuster avec une économie qui ne pourra plus être éternellement en croissance? - d'ailleurs, la notion de croissance est à mon avis dangereuse à bien des égards.

La situation va, je crois, se dégrader par palier et non brusquement (pas de souci, on peut encore rouler en 4x4 sur le périphérique parisien durant quelques années encore), et ce au gré de l'apparition de symptômes d'une crise plus profonde. Il est logique que les espaces économiques et politiques se raidissent afin de maintenir la rentabilité financière et économique. C'est le cas de l'espace européen ou des Etats-Unis. Les gouvernements et les alliances entre Etats jouent un rôle de régulation et d'anticipation des crises à venir, au service d'une certaine conception de l'économie. C'est osé, mais on pourrait parler de "drôle de crise" par référence à la drôle de guerre qui a duré quelques mois avant l'invasion de la France en juin 1940. Il en va de même pour la crise actuelle qui n'est qu'un prémisse d'une crise autrement plus profonde et aux effets plus graves.

Exemple actuel de conflit et de collaboration au niveau monétaire, la Chine qui a beaucoup d'actifs dollar a intérêt à endiguer le dollar faible pour limiter l'effritement de ses positions. Les USA ont besoin d'un dollar faible au regard du très fort endettement en dollar vis à vis du reste du monde. Le dollar est à la monnaie mondiale et pas seulement celle d'un impérialisme. L'Europe financière a besoin de rassurer les marchés avec un Euro fort même au prix d'une vulnérabilité aux exportations. etc...

Sur le plan militaire, les États-Unis gardent la main, malgré une situation économique fragilisée et un endettement sans-précédent, ceci grâce à la formidable capacité militaire. Un réseau de bases tente de contrôler les voies d'approvisionnement en énergie, les gisements, les goulots stratégiques. Dans la logique des néo-conservateurs au pouvoir, il est essentiel de disposer d'une capacité de frappe de l'adversaire et concurrent économique. La Russie avec respectivement 12,5% et 31% des ressources mondiales de pétrole et de gaz, est, pour des raisons qui ne tiennent pas qu'à l'histoire et à sa propre capacité militaire nucléaire et conventionnelle, sa technologie, ses ressources naturelles, son espace, ses capacités économiques et financières, un ennemi tout naturel et désigné. La Chine avec son fort potentiel financier, son économie en développement, sa technologie également, est, en dépit de sa faible capacité de nuisance nucléaire, un autre ennemi désigné. Ensuite, on peut entrer dans le détail de la géo-stratégie pour telle ou telle zone. Les efforts technologiques consentis par les Etats-Unis sont à la hauteur des enjeux que ce pays se donne. La militarisation de l'espace, le bouclier antimissile, pièce maitresse dans une stratégie d'attaque, afin de détruire ce qui reste des capacités de nuisance de l'adversaire naturel. Lire à ce sujet: Les Etats-Unis sont-ils une menace pour l’Europe ? Le monde diplomatique, avril 2008

Ce regain de tension et les défis majeurs qui se profilent (cette crise majeure pourrait-on dire) arrivent sur fond de dégradation de l'état de notre planète avec un réchauffement climatique dorénavant avéré et irréversible ainsi que des risques important d'épidémies liées sans doute à un laisser-aller dans l'appréhension de ces problèmes.

On peut évoquer comme conséquence un cortège possible de guerre, de famines etc... Tout ceci existe déjà hélas. dans une logique de laisser-faire, nul besoin d'attendre qu'un système dont la logique première n'est pas de placer le bien être de l'individu au centre de ses préoccupation, va s'atteler à résoudre ce type de problème. Je crois au contraire, que les gouvernements et les experts concernés ont bien compris et savent analyser la situation à venir. Le problème n'est pas de comprendre à temps. Il est plutôt dans la capacité des mouvements de citoyens et de citoyennes à apporter des réponses démocratiques et justes. Il n'y aura rien de nouveau à voir fleurir des dictatures ailleurs ou à voir une restriction des droits démocratiques ici. En revanche, le combat pour permettre l'apparition de solutions justes passe par la promotion de valeurs qui nous sont communes, la paix, la justice, la solidarité, l'information du plus grand nombre et la démocratie. D'autre part, même en préservant la logique capitalistique du système, des efforts importants devront être consentis pour relancer l'économie industrielle qui n'est pas préparée à cette crise en raison de la logique financière qui prévaut à court terme dans n'importe quelle entreprise.

N'oublions pas que le but d'une entreprise n'est ni de produire, ne de rendre un service, il n'est que de servir ses actionnaires. A l'heure où l'on peut vendre et acheter des actions sur les places financières en quelques clics de souris, on voit mal comment la logique de l'actionnariat pourrait tolérer d'affecter la profitabilité d'une entreprise en anticipant des évolutions technologiques qui ne seront nécessaires que dans 15 ans. De la même manière, les pétroliers n'ont pour l'instant aucun intérêt à investir sérieusement dans la recherche de solutions alternatives, en effet, même s'il ne reste qu'un seul baril de pétrole à vendre, et que celui-ci se négocie en milliers de dollar, la logique financière, seule prévaudra, sans intervention des états et des citoyen(ne)s.

D'autre part, il est permis aux industriels de placer de grands espoirs dans les capacités du nucléaire à permettre durablement la fourniture d'énergie électrique - même si cela ne remplace pas le rôle actuellement alloué au pétrole pour nombre d'applications. Alors que les ressources en uranium ne dureraient que 300 à 400 ans au rythme d'utilisation actuel (Voir sur le site du CEA: que savons nous des ressources mondiales d'Uranium?), un nouveau type de réacteur a permis de repousser cette limite à quelques milliers d'années (avec le retraitement), et le nouveaux type de réacteurs EPR et avec ITER, l'utilisation de l'énergie de fusion l'hydrogène de l'eau permet théoriquement une utilisation illimitée, et de résoudre durablement le problème des ressources en énergie électriques. Enfin, notamment parce que l'energie nucléaire ne saurait être LA solution miracle, et pour répondre aux craintes légitimes quant aux risques qui sont liés à l'atome, des recherches sont menées sur d'autres types d'énergies alternatives ou renouvelables. Le monde a encore de la ressource en dépit de la disparition prochaine du pétrole.

En ce qui concerne les conséquences attendues du peak oil sur la démocratie, la santé, la qualité de la vie de toutes et tous, dans le monde, cela est un sujet dont le grand public, les peuples vont se saisir aussi, il semble raisonnable de penser que nous trouverons les meilleures solutions. La nature a horreur du vide, le capitalisme lui-même a horreur de l'incertitude sur les marchés financiers. Charge aux peuples de défendre les intérêts du plus grand nombre et de ne pas laisser des groupes de pression et des clubs d'initiés au service de la finance internationale décider de l'avenir de la planète.

Il y a donc des processus contradictoires qui sont à même à la fois d'enfoncer le monde dans une crise inédite, mais le monde possède des ressources. Et, lorsqu'on est un(e) militant(e) pacifiste et des droits humains, on a de bonnes raisons d'être optimiste face aux enjeux des prochaines années, non?

Original de l'article sur le site "gauchepopulaire". Article publié sur Agoravox, Urrugne, Cozop.