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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 01:16

Un expert russe exprime sa perplexité face à l’intervention des Occidentaux en Libye. Pour lui, l’opération est confuse, mal préparée et sans objectif clair.

07.04.2011 | Fiodor Loukianov | Gazeta.ru

 

Le nouveau conflit armé impliquant les Etats-Unis et l’OTAN (ou, du moins, certains de ses membres) s’est déclenché de façon inattendue et dans la confusion. Contrairement aux opérations en Afghanistan et en Irak, qui avaient été précédées d’une préparation politique, idéologique et militaire, deux semaines avant le début de l’“Odyssée” libyenne, personne n’en avait le moindre soupçon. Surprenante campagne, apparemment sans précédent ! Les plus grandes puissances militaires de la planète se sont retrouvées à mener une troisième guerre dans la région sans s’être mises d’accord sur son objectif, sans disposer d’un plan de déploiement, sans savoir qui s’engageait précisément ni qui allait commander.

Cette coalition réunie à la va-vite a pourtant pris soin d’obtenir le feu vert du Conseil de sécurité de l’ONU. Lors du vote, les BRIC [Brésil, Russie, Inde et Chine] se sont abstenus comme un seul homme, ce qui a semblé surprendre. Si la Russie et la Chine avaient opposé leur veto, Washington se serait lavé les mains de l’affaire, décrétant que les Etats-Unis n’avaient aucune intention de réitérer l’erreur irakienne (une guerre sans aval de l’ONU), et aurait rejeté sur Moscou et Pékin la responsabilité des massacres de Benghazi. Mais la Russie et la Chine, selon l’élégante expression de Dmitri Medvedev, ont “laissé voter” la résolution.

Ce document est un chef-d’œuvre de tartuferie, qui enjoint de prendre “toutes les mesures nécessaires” pour protéger les civils. La formule ouvre un boulevard aux interprétations. Dix pays se sont prononcés pour des “zones d’exclusion aérienne”, faisant pudiquement mine de ne pas comprendre ce que cela signifiait sur le terrain. Le chef du Pentagone, Robert Gates, avait pourtant expliqué qu’il faudrait frapper les infrastructures militaires de l’ennemi, ce qui entraînerait des pertes. Ainsi, dès le lendemain du déclenchement des hostilités, le chef de la Ligue arabe, Amr Moussa, faisait machine arrière, protestant qu’il n’avait pas du tout envisagé les choses ainsi. Si Washington, Londres, Paris et les autres avaient imaginé d’établir à Tripoli un régime fantoche, de prendre le contrôle du pétrole libyen, de créer un avant-poste en Afrique du Nord afin de pouvoir projeter leurs forces en direction des territoires attenants ou encore de faire avancer la démocratie en Libye, cela aurait été ignoble ou naïf, mais on aurait encore pu comprendre. Le paradoxe, c’est qu’il n’en est même pas question. Cette guerre est le résultat d’un concours de circonstances. Tout est venu du fait que l’Occident, pris de cours par la rapidité du printemps arabe, a cru que la Jamahiriya s’effondrerait en un rien de temps, comme cela s’était produit avec les régimes voisins. Dans ce contexte bousculé, le renversement d’un autocrate détestable aurait été une aubaine.

Mais le “lion berbère” a vite repris des forces et repoussé ses adversaires. Ce qui a constitué un nouveau choc. Les succès militaires de Kadhafi, conjugués aux reportages télévisés paniqués en provenance du camp de ses opposants (d’où il était bien difficile de comprendre quelque chose) ont fait resurgir dans les esprits des responsables américains et européens les échos du génocide rwandais, la page la plus honteuse des années 1990. C’est ainsi qu’est née l’idée d’une intervention humanitaire. La boucherie qui s’annonçait menaçait de mettre en évidence l’impuissance de l’Occident. C’est apparemment ce type d’argumentaire qui a emporté la décision de la Maison-Blanche. Barak Obama a finalement cédé, non sans souligner que les Etats-Unis préféraient opter pour un rôle de soutien dans le cadre d’une initiative européenne.

Justement, pour une fois, l’Europe ne demandait pas mieux. Nicolas Sarkozy, depuis longtemps malade de voir cette Europe conçue pour assurer la grandeur de la France n’occuper qu’une place secondaire sur la scène mondiale, a été le premier à monter en ligne. Il a été activement soutenu par David Cameron, pour qui une petite guerre victorieuse arrivait à point nommé pour renforcer la réputation stratégique du pays à la veille d’une irrémédiable réduction de ses capacités. Après des préparatifs vite expédiés et un vague ultimatum, les frappes militaires contre Tripoli ont commencé, initiées par les Français, sans concertation avec leurs partenaires, mais calculées pour correspondre à l’horaire de la conférence de presse de Sarkozy annonçant le lancement d’une mission humanitaire historique. Pour être honnête, il faut reconnaître que tout retard aurait certainement entraîné la chute de Benghazi.

Toutefois, les questions posées par les sceptiques n’ont pas reçu de réponse, ni avant ni après le début de cette guerre. Ainsi, on se demande encore qui la superpuissance militaro-politique et ses principaux alliés cherchent à défendre. Mystère total : personne ne connaît la composition des troupes insurgées, ni l’importance de leurs effectifs, ni leur capacité de feu, ni leurs intentions. Et l’on n’en sait pas plus à mesure que le temps passe. Un flottement a perduré également concernant le commandement des opérations [finalement, le 31 mars, c’est à l’OTAN qu’il est revenu]. Quoi qu’il en soit, tout le monde sait que ce sont les Etats-Unis qui devront gérer la situation, car les Européens peuvent commencer une guerre, mais pas la terminer. L’objectif de l’opération lui-même n’est pas précisément défini. Tout y passe, de la protection de la population civile au changement de régime, voire à l’assassinat de Kadhafi. Mais, surtout, il semble de plus en plus que l’on se dirige vers une impasse, avec un colonel Kadhafi affaibli qui ne pourrait aller au bout de ses intentions, mais demeurerait au pouvoir. Et, comme l’ingérence dans cette guerre civile est déjà en cours, si Kadhafi reste en place, fût-ce dans une Libye coupée en deux, ou, pis, s’il faut engager des pourparlers avec lui pour aboutir à un compromis politique, cela signifiera une défaite de l’Occident et de ses alliés régionaux.

La campagne de Libye a déjà des effets néfastes. L’OTAN ne s’est pas divisée, comme cela avait été le cas au moment de la guerre en Irak, mais elle est plongée dans le trouble, son rôle n’est pas clair, et les alliés s’irritent les uns les autres. La première victime en est l’Union européenne. En tant qu’organisation, elle n’existe tout simplement pas en situation de crise, mais, cette fois, son moteur, le tandem franco-allemand, s’est brisé. Et, si la situation tournait vraiment mal en Afrique du Nord, cela pourrait être fatal aux structures euro-atlantiques.

L'auteur, Fiodor Loukianov est rédacteur en chef de la revue de géopolitique Rossia v globalnoï politike.

 

Source: Le Courrier International.

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Published by salzenstein - dans Paix et désarmement
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